Chapitre1 - Introduction
C'est un grand plaisir d'avoir la possibilité d’expliquer la méthode permettant de pratiquer le mahamoudra vajrayana selon la tradition mahayana. Cette explication est divisée en trois parties :1 Une introduction aux voies générales
2 La source de la lignée d'où proviennent ces
instructions
3 L'explication proprement dite des instructions appartenant à cette lignée
Dans Le guide du mode de vie d'un bodhisattva, Shantidéva dit :
Avec cette forme humaine semblable à un bateau,Le samsara est comme un immense océan. Tout comme un océan donne naissance aux vagues, la renaissance dans le samsara donne naissance à la souffrance. Pour l'instant, nous disposons d'un corps humain précieux, la meilleure embarcation pour traverser cet océan périlleux du samsara. Si nous devions gaspiller cette vie précieuse sans en tirer pleinement profit, nous serions extrêmement insensé. Nous ressemblerions à cet aventurier qui avait dû attendre très longtemps avant de trouver un bateau qui l'emmènerait jusqu'à une île au trésor mais qui, l'ayant enfin trouvé, s'était endormi au lieu de s'en servir immédiatement. Lorsqu'en se réveillant, il s'était rendu compte que le bateau si longtemps attendu avait pris le large et qu'à nouveau il se retrouvait sans moyen de transport pour se rendre sur l'île, il s'était senti si stupide ! De même à présent, nous avons trouvé un corps humain, ce bateau capable de nous transporter jusqu'à l'île de la pleine illumination, la bouddhéité. Si, au lieu de profiter de ce corps, nous le gaspillions en nous livrant à des activités dénuées de sens, ce serait absolument dramatique, car à l'avenir une telle opportunité ne se représentera pas facilement.
Nous pouvons traverser le grand océan de la souffrance.
Il sera difficile de retrouver une telle embarcation à l'avenir,
Alors, ce n'est pas le moment de dormir, imbécile !
L'objectif le plus élevé pour un être humain est d'atteindre la pleine illumination, état ultime de paix où tous les obstacles qui obscurcissent l'esprit sont éliminés, et toutes les qualités, telles que sagesse, compassion et moyens habiles, s'épanouissent pleinement. Toutefois, ce n'est pas en attendant sans rien faire que nous pourrons atteindre cet objectif ultime : nous avons besoin d'employer les moyens appropriés qui nous y conduisent.
Quelles sont les méthodes nous permettant d'atteindre la paix de la pleine illumination ? Ce sont les voies du soutra et du mantra secret, il n'existe pas de troisième voie. Les techniques dévoilées dans le mantra secret sont supérieures à celles dévoilées dans les soutras. Le mantra secret n'est pas seulement la voie suprême de la pleine illumination, c'est aussi une voie extrêmement rare. Comme l'a dit Djé Tsongkhapa, les enseignements du mantra secret sont encore plus rares que les bouddhas parce que, bien que mille bouddhas fondateurs apparaîtront au cours de cet éon fortuné, seuls le quatrième bouddha, Bouddha Shakyamouni, le onzième et le dernier enseigneront les voies du mantra secret.
En ce moment, nous avons la chance extraordinaire de pouvoir pratiquer ces enseignements rares et bénéfiques. Il est donc important de générer la ferme intention de les pratiquer avec pureté. Si les enseignements mahayanas venaient à disparaître de ce monde, nous n'aurions pas la possibilité de devenir un bouddha. C'est pourquoi, tant que nous avons encore accès à ces précieux enseignements, il est bon de nous y appliquer avec assiduité en essayant d'en obtenir une certaine expérience.
L'étymologie du terme mantra secret est la suivante. Secret indique que ces méthodes devraient être pratiquées discrètement. Si nous pratiquons devant les autres, nous attirerons de multiples obstacles et forces négatives. Nous serions comme une personne parlant ouvertement et imprudemment d'un bijou précieux en sa possession, attirant ainsi l'attention des voleurs. Mantra signifie « protection pour l'esprit ». La fonction du mantra secret est de nous permettre de progresser rapidement sur les étapes de la voie spirituelle en protégeant notre esprit des apparences ordinaires et des conceptions ordinaires.
Les écritures et pratiques du mantra secret sont également appelées le vajrayana, dans lequel vajra signifie « indestructible » et yana « véhicule ». Dans ce contexte, vajra se rapporte à l'indivisibilité de la méthode et de la sagesse ; la méthode est la grande félicité spontanée, la sagesse est la compréhension non fallacieuse de la vacuité. La méthode est la cause du corps de forme d'un bouddha, et la sagesse est la cause du corps de vérité d'un bouddha. L'union de la méthode et de la sagesse, c'est-à-dire l'union de la grande félicité spontanée et de la vacuité, ne se trouve que dans le mantra secret. C'est le chemin le plus rapide pour atteindre les deux corps d'un bouddha.
Djé Tsongkhapa a expliqué qu'une pratique authentique du mantra secret doit posséder quatre attributs, appelés les « quatre puretés absolues » : la pureté absolue de l'endroit, la pureté absolue du corps, la pureté absolue des plaisirs et la pureté absolue des actions. La pratique de ces quatre puretés absolues n'a pas été révélée dans les enseignements du soutra, mais uniquement dans le mantra secret. Le mantra secret se distingue du soutra par la pratique qui consiste à amener maintenant dans la voie le résultat à venir. Par exemple, bien que nous n'ayons pas encore atteint l'illumination, lorsque nous pratiquons le mantra secret, nous essayons d'éliminer les apparences et les conceptions ordinaires de notre environnement pour le visualiser comme étant le mandala d'une déité. De la même manière, nous cessons de voir notre corps, nos plaisirs et nos actions sous leur apparence ordinaire et, au lieu de cela, nous nous générons en déité, visualisons nos plaisirs comme étant ceux d'un bouddha et nous entraînons à effectuer les actions d'un bouddha. Grâce à de telles pratiques, nous pouvons atteindre très rapidement l'état résultant, à savoir la bouddhéité. Ces quatre pratiques sont essentielles pour l'étape de génération comme pour l'étape d'accomplissement du mantra secret. Elles constituent de ce fait, la base des enseignements présentés dans ce livre, tels que les instructions sur le feu intérieur, le toummo en tibétain.
Le mantra secret a quatre niveaux : le tantra de l'action, le tantra de la mise en action, le tantra du yoga et le tantra du yoga suprême. Le tantra de l'action donne une plus grande importance aux actions externes, le tantra de la mise en action donne une importance égale aux actions externes et internes, le tantra du yoga donne une plus grande importance aux actions internes, et le tantra du yoga suprême est la classe suprême du tantra.
Les quatre niveaux du mantra secret transforment la grande félicité en la voie spirituelle, mais les méthodes de transformation diffèrent selon le niveau pratiqué. Dans le tantra de l'action, le méditant génère la félicité en regardant une déesse visualisée, puis il transforme cette félicité en la voie. Dans le tantra de la mise en action, le méditant génère la félicité en échangeant des sourires avec la déesse, tandis que dans le tantra du yoga il tient sa main, et ainsi de suite. Dans le tantra du yoga suprême, le méditant génère la félicité en imaginant être en étreinte sexuelle avec une parèdre et, aux stades avancés, il entre véritablement en étreinte, et ensuite transforme cette félicité en la voie spirituelle. Toutefois, il faut bien noter qu'il est très difficile d'utiliser la grande félicité comme méthode permettant d'atteindre l'illumination, mais si nous sommes capable de le faire, alors nous sommes réellement parvenu à un accomplissement considérable. Le grand mahasiddha Saraha a dit : « Tout le monde est stimulé par l'acte sexuel, mais très peu de personnes peuvent transformer cette félicité en la voie spirituelle. »
En général, le bouddhisme enseigne que l'attachement est une perturbation mentale à éviter, et finalement à abandonner. Cependant, dans le mantra secret il existe une méthode permettant de transformer l'attachement en la voie. Pour pratiquer cette méthode, toutefois, nous devons être très habile. Dans cette pratique, nous utilisons l'attachement pour générer la grande félicité, puis nous utilisons cet esprit de grande félicité pour méditer sur la vacuité. Ce n'est que lorsque nous parvenons à faire cela qu'il y a transformation de l'attachement. L'attachement lui-même ne peut pas être utilisé directement en tant que voie, car c'est une perturbation mentale, et même dans le mantra secret il doit finalement être abandonné. Dans une pratique authentique du mantra secret, la félicité générée par l'attachement médite sur la vacuité et vainc par là même toutes les perturbations mentales, y compris l'attachement lui-même. Cela ressemble à la manière dont le feu, produit en frottant deux morceaux de bois l'un contre l'autre, consume finalement le bois dont il est issu.
Pour ceux qui sont malhabiles, ou dont l'esprit n'est pas entraîné, de telles pratiques de transformation sont impossibles. C'est la raison pour laquelle les yogis et les grands méditants du passé ont dit que, pour atteindre les réalisations du mantra secret, il faut d'abord contrôler son esprit en s'entraînant aux étapes de la voie du soutra. Sans avoir construit au préalable cette ferme fondation, il est absolument impossible d'avoir une expérience pure du mantra secret.
La révélation de ces instructions du mantra secret peut être dangereuse pour le guide spirituel comme pour le disciple, si l'un ou l'autre n'est pas convenablement qualifié. Le strict minimum est que tous deux aient une motivation appropriée. Un enseignant ne doit révéler ces méthodes que s'il possède l'excellente intention compatissante de répandre le saint dharma pour venir en aide aux autres. Révéler ces méthodes par attachement au bonheur de cette vie, pour acquérir gloire, biens matériels et autres choses semblables, serait une cause de renaissance dans l'enfer le plus profond.
Il serait également dangereux pour le disciple de recevoir les transmissions de pouvoir et les instructions du mantra secret si il ou elle ne s'efforçait pas d'observer les vœux et les engagements pris, si son seul désir était d'améliorer sa réputation, d'accroître ses biens, ou de réunir des informations à des fins purement académiques. Toutes ces motivations mondaines, ou d'autres du même ordre, n'auraient pour effet que de futures souffrances.
Par conséquent, il est très important que le guide spirituel, comme le disciple, contrôlent leur esprit et que leur motivation soit impeccable. Se déclarer bouddhiste et prendre quotidiennement refuge en les trois joyaux ne sont pas des qualifications suffisantes pour la pratique du mantra secret. Nous avons également besoin de générer la motivation la plus élevée qui soit, à savoir la précieuse bodhitchitta, et de nous consacrer exclusivement à venir en aide aux autres. C'est pourquoi, il est nécessaire de commencer toute méditation sur le mantra secret en générant la bodhitchitta, tout en récitant la prière suivante :
Pour le bien de tous les êtres sensibles,
Je boirai le nectar de cette instruction,
Afin d'atteindre la bouddhéité dans cette vie-ci,
Grâce à la profonde voie du mantra secret.
Voici maintenant une introduction au mahamoudra en général et à ce texte en particulier. Mahamoudra est un terme sanscrit en deux parties : maha signifie « grand » et moudra signifie « sceau ». Dans le mahamoudra du soutra, le grand sceau se rapporte à la vacuité. Bouddha dit dans le Soutra roi de la concentration :
La nature de tous les phénomènes est le grand sceau.
Ici, « nature » se rapporte à la nature ultime de tous les phénomènes, qui est leur vacuité, ou absence d'existence inhérente. Cette vacuité est appelée le « grand sceau » parce que les phénomènes ne quittent jamais l'état d'absence d'existence inhérente. De manière générale, tous les bouddhistes partagent les quatre vues suivantes :
(1) Tous les produits sont impermanents
(2) Toutes les choses contaminées sont par nature souffrance
(3) Tous les phénomènes sont dépourvus de soi
(4) Seul le nirvana est paix
Étant donné que ces vues sont irréfutables, elles sont appelées les « quatre sceaux ». La troisième est connue sous le nom de « grand sceau ». Tous les phénomènes ayant pour nature la vacuité, celle-ci est appelée « sceau » ; et puisqu'une réalisation directe de la vacuité nous permet d'atteindre le grand objectif, c'est-à-dire la libération complète des souffrances du samsara, ce sceau est également qualifié de « grand ».
Dans ce texte, la méditation du mahamoudra est expliquée non pas selon le système du soutra, mais selon l'étape d'accomplissement du tantra du yoga suprême. Dans ce système, « grand » fait référence à la grande félicité spontanée, et « sceau » fait référence à la vacuité. Par conséquent, dans le mantra secret, le mahamoudra est l'union de la grande félicité spontanée et de la vacuité.
Dans le mantra secret, le mahamoudra comporte deux étapes : le mahamoudra du temps causal et le mahamoudra du temps résultant. Le temps causal est le temps passé sur la voie qui mène à la pleine illumination et, de ce fait, le mahamoudra du temps causal est le mahamoudra pratiqué avant d'atteindre la bouddhéité. Le mahamoudra du temps résultant est l'union au-delà de l'étude, qui est l'état de bouddhéité proprement dit.
Le mahamoudra du temps causal comporte deux étapes successives : le mahamoudra, union de la grande félicité spontanée et de la vacuité, et le mahamoudra, union des deux vérités. La première union se produit lorsque l'esprit subjectif de grande félicité spontanée réalise son objet, la vacuité. Cet objet, la vacuité, est le même dans le soutra et dans le mantra secret. Seul diffère l'esprit qui réalise la vacuité. L'esprit subjectif de grande félicité spontanée rend la méditation du mantra secret supérieure à la méditation du soutra. Réaliser la vacuité avec l'esprit de grande félicité spontanée est la méthode la plus rapide pour atteindre la pleine illumination.
Il convient de remarquer que la grande félicité spontanée de l'étape d'accomplissement du mantra secret n'est pas semblable au plaisir ordinaire éprouvé au paroxysme de l'étreinte sexuelle. La grande félicité spontanée n'est éprouvée que lorsque, par la force de la méditation, nous faisons entrer, demeurer et se dissoudre les vents à l'intérieur du canal central, en conséquence de quoi la goutte blanche fond et circule dans le canal central. L'utilisation de la grande félicité spontanée pour réaliser la vacuité était la pratique essentielle de cœur des grands maîtres du mantra secret de l'Inde ancienne, tels que Saraha, Nagardjouna, Tilopa, Naropa et Maitripa, ainsi que celle des grands maîtres tibétains, tels que Marpa, Milarépa, Gampopa et Djé Tsongkhapa. Aujourd'hui comme dans le passé, l'union de la grande félicité spontanée et de la vacuité est la voie suprême qui mène le pratiquant du mantra secret à la parfaite illumination.
La deuxième étape du mahamoudra du temps causal est le mahamoudra, union des deux vérités : la vérité conventionnelle et la vérité ultime. Dans ce contexte, le corps illusoire pur est connu comme étant « vérité conventionnelle » et la claire lumière de signification comme étant « vérité ultime ». Réunir ces deux vérités simultanément à l'intérieur du continuum d'une seule personne est connu sous le nom de « mahamoudra, union des deux vérités ». Ce mahamoudra est le fruit mûri du mahamoudra, union de la félicité et de la vacuité. Ainsi, le mahamoudra du temps causal contient à la fois une cause et un résultat. Par la force de l'accomplissement de cette double étape du mahamoudra du temps causal, nous atteindrons le mahamoudra du temps résultant, ou bouddhéité proprement dite, qui possède les sept qualités prééminentes de l'étreinte. Ceci conclut l'explication des voies générales du mantra secret.
Dans ce texte, les méditations proviennent toutes de Conquérant Vajradhara et des grands maîtres du mantra secret de l'Inde ancienne. Ces techniques furent transmises par les maîtres indiens aux maîtres tibétains, puis jusqu'aux enseignants actuels par une lignée ininterrompue de maîtres, de père spirituel en fils spirituel.
Les méditations du mahamoudra étaient une pratique des maîtres indiens d'autrefois. Toutefois, le système de mahamoudra présenté ici est une lignée proche, transmise initialement par Conquérant Vajradhara à Mandjoushri, Bouddha de la Sagesse, qui à son tour le transmit directement à Djé Tsongkhapa. Djé Tsongkhapa est donc le premier maître humain de cette lignée.
Les gourous de la lignée proche du mahamoudra vajrayana sont les suivants :
Vajradhara
Mandjoushri
Djé Tsongkhapa
Togdèn Djampèl Gyatso
Baso Tchœkyi Gyaltèn
Droubtchèn Dharmavajra
Gyèlwa Ènsèpa
Khèdroub Sangyé Yéshé
Pantchèn Losang Tchœkyi Gyaltsèn
Droubtchèn Guèndoun Gyaltsèn
Droungpa Tsœndrou Gyaltsèn
Kontchog Gyaltsèn
Pantchèn Losang Yéshé
Losang Trinelay
Droubwang Losang Namgyèl
Katchèn Yéshé Gyaltsèn
Pourtchog Ngawang Djampa
Pantchèn Paldèn Yéshé
Khèdroub Ngawang Dordjé
Ngoultchou Dharmabhadra
Yangtchèn Droubpay Dordjé
Khèdroub Tèndzine Tsœndrou
Dordjétchang Pabongkha Trinelay Gyatso
Yongdzine Dordjétchang Losang Yéshé
Dordjétchang Kelsang Gyatso Rinpotché
À une époque récente, le tenant de cette lignée fut Trinelay Gyatso, mieux connu sous le nom de Pabongkha Rinpotché, émanation de la déité tantrique Hérouka. Ce grand lama fut comme le soleil du dharma, inondant de lumière le sens caché du soutra comme du mantra secret. Il transmit la lignée du mahamoudra à son fils de cœur, Yongdzine Tridjang Dordjétchang. C'est grâce à la bonté et à l'autorité de ce saint guide spirituel que paraît cet ouvrage.
Les prières de requête aux gourous de la lignée du mahamoudra se trouvent dans l'Annexe II. Si nous sommes sincèrement intéressé par l'étude et la pratique des méditations présentées dans cet ouvrage, il est nécessaire de recevoir les bénédictions des guides spirituels de la lignée du mahamoudra, en offrant un mandala et en récitant ces prières. Étant donné que la réussite de notre pratique dépend dans une large mesure des bénédictions et de l'inspiration des guides spirituels, l'étudiant avisé ne négligera pas ce conseil.
