Chapitre1 - Introduction
Ce texte est un commentaire du Guide du mode de vie d’un bodhisattva (Bodhisattvatcharyavatara en sanscrit) de Shantidéva. Il est divisé en trois parties :
1 Les qualités prééminentes de l’auteur
2 Introduction au texte
3 Explication du texte proprement dit
Avant de commencer un commentaire de cet ordre, il est de coutume de présenter la biographie de l’auteur, dans le cas présent celle du grand pandit indien Shantidéva (687-763 après J.-C.). Ce qui suit est un très court récit extrait de sources traditionnelles.
Shantidéva est né prince héritier d’une famille royale du Goudjerate, royaume de l’ouest de l’Inde. Son père était le roi Koushalavarmana (Armure de Vertu) et sa mère était reconnue pour être l’émanation de la déité tantrique Vajrayogini. À sa naissance, le prince reçut le nom de Shantivarmana (Armure de Paix).
Alors même qu’il était très jeune Shantivarmana montra un don exceptionnel dans le domaine spirituel et, à l’âge de sept ans, il était déjà extrêmement versé dans la science intérieure de la religion. À cet époque-là, son enseignant principal était un yogi qui avait si parfaitement développé la sagesse pénétrante qu’il était connu pour avoir atteint l’union avec Mandjoushri, la déité personnifiant la vue pénétrante de tous les êtres illuminés. Lorsque Shantivarmana lui-même effectua une retraite méditative, il eut lui aussi une vision directe de Mandjoushri et reçut également de nombreuses annonces prophétiques.
Peu de temps après cela, le roi Koushalavarmana mourut et Shantivarmana hérita du trône. La nuit qui précéda son couronnement, cependant, Mandjoushri lui apparut en rêve. Il dit au prince qu’il devrait renoncer à son royaume et devenir un moine célibataire. Dès qu’il se réveilla, Shantivarmana s’enfuit du palais et disparut dans la forêt pour méditer. Là encore, il reçut une vision de Mandjoushri qui lui remit une épée en bois symbolique. En la prenant Shantivarmana atteignit huit réalisations parfaites. Puis il se mit en route pour la grande université monastique de Nalanda où il fut ordonné moine par l’abbé Djayadéva (Dieu de Victoire) et reçut le nom d’ordination de Shantidéva (Dieu de Paix).
À Nalanda, le développement spirituel de Shantidéva fit de rapides progrès, en particulier en résultat de son entraînement aux méthodes profondes et exigeantes du tantra. Toutefois, étant donné qu’il faisait toutes ses pratiques en secret, la nuit, et se reposait pendant la journée, il sembla aux autres moines qu’il n’effectuait que trois activités : manger, dormir et déféquer. C’est la raison pour laquelle les autres moines le désignaient sarcastiquement sous le nom de « Trois Réalisations ». Sentant que c’était un moine tout à fait irresponsable, une insulte à leur illustre université, ils mirent sur pied un stratagème destiné à se débarrasser de lui. Le croyant à tort un méditant médiocre et un ignorant en matière de doctrine théorique, ils firent en sorte que Shantidéva ait à donner un discours en présence de tous les membres du monastère. Ils pensaient que l’exhibition de son ignorance l’humilierait à un tel point qu’il n’aurait plus qu´à s’enfuir de honte.
Lorsque le jour de l’humiliation publique ainsi prévue arriva, Shantidéva monta sur le trône de prédication et, à la grande surprise de l’assemblée, délivra un discours qui, lorsqu’il fut mis par écrit, devint connu sous le nom de Guide du mode de vie d’un bodhisattva (Bodhisattvatcharyavatara en sanscrit), qui est encore considéré aujourd’hui comme étant les meilleures instructions jamais écrites pour devenir un bodhisattva – un être destiné à la pleine illumination. Au cours de l’exposé du neuvième chapitre, qui traite de la sagesse qui appréhende la vraie nature de la réalité, il déclara ceci : « Tout est semblable à l’espace. » À ce moment-là, il commença à s’élever dans le ciel, volant de plus en plus haut jusqu’à disparaître et cependant sa voix demeura parfaitement audible. C’est de cette manière miraculeuse que le reste du neuvième chapitre et la totalité du dixième furent exposés.
N’ayant aucun désir de revenir à Nalanda, Shantidéva partit pour le sud de l’Inde. Inutile de dire que les moines qu’il laissa derrière lui avaient été profondément impressionnés et même quelque peu abasourdis par ses enseignements et la démonstration de ses pouvoirs psychiques. Peu après, il y eut une dispute au sujet de ces mêmes enseignements. Les pandits du Cachemire prétendaient que Shantidéva n’avait enseigné que neuf chapitres alors que certains érudits du Magadha, qui possédaient de grands pouvoirs de mémorisation, soutenaient qu’il en avait en fait enseigné dix. Il fut finalement décidé que le seul moyen de résoudre ce désaccord serait d’écouter ces enseignements une fois encore et ainsi plusieurs moines quittèrent Nalanda à la recherche de celui qu’ils avaient autrefois méprisé et, l’ayant trouvé, le prièrent de répéter son discours. C’est ce qu’il fit et de plus il leur donna le texte de son Compendium des entraînements (Shikshamoutchchaya en sanscrit) qui explique également les pratiques d’un bodhisattva. À partir de ce moment-là, l’étude et la mise en pratique des œuvres de Shantidéva se répandit largement à travers l’Inde et dans d’autres pays bouddhistes mahayanas.
Alors que la renommée de Shantidéva se propageait de plus en plus loin, un grand nombre de non-bouddhistes en devinrent jaloux. Un de leurs plus grands enseignants, Shankadéva, mit Shantidéva au défi de se mesurer à lui en un débat où le perdant devait abandonner sa propre doctrine pour adopter celle du vainqueur. En utilisant ses pouvoirs miraculeux et sa logique impeccable, Shantidéva sortit victorieux, amenant par ce moyen Shankadéva et tous ses disciples dans le rang des bouddhistes.
Une autre fois, alors qu’une grande famine sévissait dans le sud de l’Inde, Shantidéva annonça qu’il allait accomplir un acte de générosité. Le jour suivant, de nombreuses personnes se rassemblèrent pour voir ce qu’il ferait. Shantidéva accomplit alors la tâche d’apaiser la faim de toute la foule avec un seul bol de riz ! À cause de tout cela toute la population locale développa une grande foi en Shantidéva et adopta le mode de vie bouddhiste.
Ceci n’est qu’une courte biographie du grand bodhisattva Shantidéva qui a accompli tout au long de sa vie d’innombrables actions pour répandre le dharma et aider les êtres sensibles. Même aujourd’hui, ceux qui sont assez fortunés pour lire, étudier et méditer ces textes incomparables peuvent comprendre qu’ils sont la source d’une profonde sagesse et de grands bienfaits.
Comment le Guide de Shantidéva est-il composé et que contient-il ? Il se divise en dix chapitres et il faut essayer de faire tous les efforts possibles pour comprendre la signification de chacun d’entre eux. Autrement, nous serions comme cette personne insensée qui avait été envoyée dans une boutique par les membres de sa famille pour voir ce qui s’y vendait et qui de retour à la maison ne sut dire que : « Je ne sais pas, j’ai oublié. » Sa visite au magasin n’avait été qu’une perte de temps. De même, si après avoir étudié ce livre, nous sommes incapables de nous souvenir du contenu de chacun de ses chapitres, nous devrions en avoir honte. Pour que l’étude de ce texte nous soit profitable au lieu d’être du temps perdu, il faut non seulement lire les mots mais aussi mettre tous nos efforts pour en apprendre la signification.
Ce qui va suivre est une courte description du contenu de chacun des dix chapitres du texte racine.
L’objectif ultime de la pratique spirituelle bouddhiste est l’accomplissement d’un état d’esprit pleinement éveillé. Cet état de complète perfection – également appelé illumination, bouddhéité ou le nirvana le plus élevé – peut être atteint par quiconque élimine les obstructions grossières et subtiles qui assombrissent son esprit et développe les qualités mentales positives au maximum de leur potentiel. Toutefois, nous ne serons pas capables d’atteindre cet état pleinement éveillé si nous ne développons pas d’abord la bodhitchitta, l’esprit d’illumination. Qu’est-ce que la bodhitchitta ? C’est un état d’esprit spontané et continuel qui s’efforce constamment d’atteindre cette parfaite illumination uniquement pour le bien de tous les êtres vivants. Comme cela sera expliqué plus tard dans ce commentaire, la bodhitchitta se développe en entraînant l’esprit d’une des deux manières suivantes : par la méditation sur la cause septuple et son effet (centrée sur la remémoration de l’amour maternel) ou par l’échange de soi avec les autres.
Afin de générer cette précieuse bodhitchitta, nous devons réfléchir en profondeur à ses nombreux bienfaits. Un homme d’affaires fera beaucoup d’efforts pour effectuer une certaine transaction s’il sait par avance qu’il pourra faire un bon bénéfice. De la même manière, si nous voyons les nombreux bienfaits de la bodhitchitta, nous allons nous efforcer constamment de la cultiver. C’est pour cette raison que le premier chapitre consiste en une explication détaillée de ces bienfaits.
Pour arriver à développer la bodhitchitta, nous devons détruire tous les obstacles qui empêchent sa croissance et également accumuler les conditions nécessaires à son développement. L’obstacle principal au développement de la bodhitchitta est le mal, défini comme étant ce qui a le pouvoir potentiel de produire ce fruit, la souffrance. Étant donné que nous avons accumulé un grand nombre de ces tendances productrices de souffrance, à la suite d’actions non vertueuses commises par le passé, nous trouvons cela extrêmement difficile de donner naissance à la précieuse et vertueuse pensée de bodhitchitta.
Là où les plantes vénéneuses poussent en rangs serrés, il est pratiquement impossible que la graine d’une plante médicinale ne germe. De même, le vertueux esprit d’éveil ne se produira pas dans un esprit suffoqué par les mauvaises herbes de la non-vertu. C’est pourquoi, dans le deuxième chapitre de son Guide, Shantidéva explique comment préparer son esprit au développement de cette disposition d’esprit suprêmement altruiste, en arrachant et en éliminant toute la végétation qui est potentiellement nuisible à sa croissance. Cette purification du mal se fait en dévoilant nos propres actions non vertueuses accumulées, puis en les éradiquant au moyen des quatre pouvoirs d’opposition expliqués dans ce chapitre.
Cependant, la purification de nos fautes n’est pas en elle-même suffisante pour atteindre notre but. Nous devons aussi accumuler une grande quantité de mérite, ou énergie potentielle positive, et cela se fait par la pratique de la vertu. Tout comme il n’est pas convenable qu’un mendiant reçoive un roi dans un lieu misérable et mal entretenu, ainsi il est également impossible à un esprit dépourvu de mérite de recevoir la précieuse bodhitchitta, reine de toutes les pensées. Ceux qui désirent inviter cet hôte prestigieux dans leur esprit doivent d’abord acquérir une grande abondance d’énergie mentale positive, ou méritoire. C’est seulement après cela qu’il leur sera possible de saisir et de maintenir ce précieux esprit d’illumination. C’est pourquoi Shantidéva explique dans le troisième chapitre comment acquérir et maintenir la bodhitchitta.
Lorsque nous avons acquis la précieuse bodhitchitta, nous devons l’empêcher de décroître. Cela se fait en s’appliquant consciencieusement à agir de manière vertueuse avec le corps, la parole et l’esprit. Cet esprit consciencieux est le sujet du quatrième chapitre de Shantidéva.
Après avoir saisi et ensuite stabilisé la bodhitchitta grâce à l’esprit consciencieux, nous devons nous efforcer de l’amener jusqu’à sa complète maturité : la parfaite illumination. Ceci se fait en prenant les vœux du bodhisattva et en pratiquant les six perfections. Généralement, la première perfection qui est expliquée est le don. Dans ce texte, toutefois, Shantidéva la présente dans le dixième et dernier chapitre qui est en même temps la dédicace. La raison en est que le don, ou générosité, fait partie de l’action de dédier toutes les belles et bonnes choses de l’univers à tous les êtres vivants. Par conséquent, Shantidéva commence son exposé des perfections par la discipline morale, qui est en général présentée en second, dans ce chapitre intitulé « Protéger l’esprit d’alerte ».
Chacun des cinq chapitres suivants est consacré à une des perfections. La patience, l’effort et la concentration sont présentées au cours des sixième, septième et huitième chapitres alors que le neuvième est consacré à une explication détaillée de la sagesse, ou perception qui discrimine. Comme il a déjà été expliqué, le don et la dédicace du mérite sont la matière du dixième chapitre. Le développement de la bodhitchitta se déroule en trois temps. Les dix chapitres du texte de Shantidéva retracent ces trois étapes mises clairement en relief dans les quelques lignes de la prière de dédicace suivante si souvent récitée :
Puisse la précieuse, suprême bodhitchitta
Grandir là où elle n’a pas encore grandi,
Ne pas diminuer là où elle a grandi,
Mais s’épanouir pour toujours.
Dans les deux premières vers, nous prions pour que ces êtres sensibles, y compris nous-mêmes, qui n’ont pas encore donné naissance à la bodhitchitta puissent le faire. Nous prions ensuite pour que ceux qui ont déjà fait naître en eux cet esprit altruiste soient capables de le maintenir sans le laisser s’affaiblir. Dans le dernier vers, nous prions pour que ceux qui ont cultivé et stabilisé la bodhitchitta puissent être capables de l’amener à sa pleine maturité. Suivant cette même séquence, la méthode à suivre pour donner naissance à la bodhitchitta est expliquée au cours des trois premiers chapitres de ce texte, la manière de la stabiliser est le sujet du quatrième chapitre, alors que les chapitres cinq à dix décrivent les méthodes par lesquelles le bodhitchitta stabilisée peut être continuellement accrue jusqu’à ce que l’on atteigne la pleine illumination.
Si nous pratiquons selon les instructions données au cours des dix chapitres du Bodhisattvatcharyavatara, il ne nous sera pas trop difficile d’atteindre l’état d’esprit exalté, appelé illumination, accomplissement immaculé ou pleine et complète bouddhéité. Cet état une fois atteint, toutes nos potentialités humaines seront pleinement développées et nous serons capables de venir à l’aide des autres au maximum.
- La signification du titre
- L’hommage des traducteurs
- Explication de la signification du texte
- La signification de la conclusion
Le titre original sanscrit de ce texte est Bodhisattvatcharyavatara qui se traduit en tibétain par Byang tchoub sèms dpai spyod pa la ‘djoug pa. En français on peut le traduire par Le guide du mode de vie d’un bodhisattva.
Dans les livres traduits du sanscrit en tibétain, il est de coutume de présenter en premier lieu le titre sanscrit original. Pourquoi cela est-il nécessaire ? À cela il y a deux raisons. La première est que le sanscrit est considéré comme la langue la plus sublime de toutes, celle dans laquelle Bouddha lui-même donna ses enseignements. Lire le titre sanscrit contribue donc à placer des empreintes de ce langage sacré sur le continuum de l’esprit de ceux qui lisent le texte. Deuxièmement, donner le titre dans la langue d’origine nous aide à nous souvenir de la grande bonté de ceux qui ont traduit le texte du sanscrit en tibétain. Ce n’est que grâce à la compassion et aux efforts assidus de ces traducteurs que les tibétains et par la suite le monde occidental ont eu la possibilité d’étudier, de méditer et de mettre en pratique les méthodes profondes contenues dans ce texte sacré.
Avant de commencer leur travail sur ce texte, les premiers traducteurs tibétains ont rendu hommage et se sont inclinés devant tous les bouddhas et tous les bodhisattvas afin d’éliminer les obstacles et d’assurer l’accomplissement de leur œuvre.
Un tel hommage est en accord avec la tradition instaurée par les grands rois bouddhistes du Tibet. En effet, il était traditionnellement stipulé que l’hommage du traducteur devait indiquer à quelle groupe d’enseignements de Bouddha le texte sanscrit original appartenait. Ainsi, si un certain texte faisait partie du groupe (pitaka en sanscrit) du vinaya – qui traite principalement de l’entraînement à la discipline supérieure – l’hommage devait alors être rendu à l’être omniscient. S’il appartenait au pitaka du soutra – qui traite principalement de l’entraînement à la concentration supérieure – alors l’hommage devait être rendu aux bouddhas et aux bodhisattvas. Enfin, si le texte était contenu dans le troisième groupe, le pitaka de l’abhidharma – qui traite principalement de l’entraînement à la sagesse supérieure – l’hommage se rendait au juvénile Mandjougosha, la personnification de la sagesse des bouddhas. Ainsi, en lisant l’hommage il est facile de reconnaître dans quelle catégorie d’écriture se trouve un texte donné. Dans le cas présent, l’hommage a été rendu aux bouddhas et aux bodhisattvas, il est donc clair que le Bodhisattvatcharyavatara appartient au pitaka du soutra, le groupe des enseignements qui traite principalement de la concentration méditative.
