Chapitre1 - Introduction
Rien n’est plus précieux que notre vie humaine. Puisque nous sommes nés en tant qu’être humain, nous avons une immense liberté d’accomplir presque tout ce que nous voulons. Nous pouvons devenir un homme politique puissant, un homme ou une femme d’affaires qui réussit, un grand scientifique ou un grand artiste. Nous pouvons voyager à travers le monde et même aller jusqu’à la lune, ou bien nous pouvons avoir une simple vie de famille. Nous avons une si grande liberté qu’il est bon de nous demander comment utiliser notre vie de la manière la plus sensée. Qu’est-ce qui nous rendra vraiment heureux ? Qu’est-ce qui aidera le plus les autres ? Et quand cette vie prendra fin, à ce moment-là qu’est-ce qui nous aidera ?
Si nous nous posons ces questions en y réfléchissant en profondeur et en toute sincérité, nous découvrirons que c’est en la consacrant à la croissance spirituelle que nous rendrons notre vie vraiment sensée. En essence, cela veut dire qu’il faut éliminer tous nos états d’esprit négatifs et perturbés, et cultiver des états positifs et sereins. En faisant de cela notre priorité, les états d’esprit négatifs qui sont la source de tous nos problèmes, tels que la colère, la jalousie, l’attachement, l’orgueil et l’ignorance, vont progressivement diminuer, et nos qualités positives, telles que l’amour, la compassion et la sagesse, vont grandir. En résultat, nous jouirons d’une vie heureuse et paisible, sans anxiété et sans problème et nous viendrons naturellement en aide aux autres. La pratique spirituelle est ce qui donne un sens à notre vie. Et en appliquant cette pratique au moment de notre mort, nous pouvons mourir dans la joie et connaître un bonheur pur qui durera pendant toutes nos vies futures. Finalement, nous serons capables de transcender toutes les limitations d’une existence ordinaire et atteindre l’état le plus élevé de tous, la pleine illumination.
Si nous ne gardons pas la mort présente à l’esprit tout au long de notre vie, nous découvrirons soudain, au moment de la mort, que toutes nos richesses et possessions, nos amis et notre famille ne peuvent pas nous aider. Puisque nous n’avons pas construit une force intérieure par la pratique spirituelle, nous éprouverons un immense regret d’avoir gaspillé notre vie, et nous aurons très peur de ce qui va se passer pendant et après notre mort. Nos larmes et nos cris de détresse arriveront trop tard. Nous serons comme le tibétain, Mondrol Tcheudak, qui était très admiré de tous ceux qui le connaissaient pour le talent qu’il avait dans toutes ses activités. Il avait eu une vie bien remplie, voyageant d’un endroit à l’autre et rencontrant beaucoup de personnes, mais quand sa mort arriva brusquement, il s’écria : « J’ai fait tellement de choses, j’ai entrepris un si grand nombre d’affaires et d’activités mondaines, mais en fait aucune d’entre elles ne me sera utile maintenant. Les gens disent que je suis très intelligent, mais je suis en fait incroyablement stupide parce que j’ai complètement négligé la pratique spirituelle qui est la seule chose qui pourrait m’aider maintenant. J’ai gaspillé toute ma vie à faire des choses qui n’apportent aucun bienfait réel. » Il sentit un profond regret et pleura. C’est dans ce misérable état d’esprit qu’il mourut.
Il n’est pas inhabituel du tout de mourir avec de tels regrets. Pour éviter une fin aussi triste et aussi dénuée de sens, il est nécessaire de nous souvenir continuellement que nous aussi nous devons mourir. Contempler notre propre mort nous donnera l’inspiration d’utiliser notre vie avec sagesse, en développant le refuge intérieur que sont les réalisations spirituelles. Sans cela nous n’aurons pas la capacité de nous protéger contre les souffrances de la mort et de ce qui se trouve au-delà. De plus, quand une personne proche de nous meurt, comme par exemple un parent ou un ami, nous serons impuissants pour l’aider car nous ne saurons pas comment nous y prendre, et tout dans l’incapacité de lui apporter une aide réelle nous nous sentirons tristes et frustrés. Être prêts à faire face à la mort est l'une des choses les plus bienveillantes et les plus sages que nous puissions faire pour nous et pour les autres.
Le fait est que ce monde n’est pas notre maison. Nous sommes des voyageurs qui passent par ce monde. Nous venons de notre vie précédente et, dans quelques années ou quelques jours, nous irons vers notre prochaine vie. Nous sommes entrés dans ce monde seuls et les mains vides, et nous le quitterons seuls et les mains vides. Tout ce que nous avons accumulé au cours de cette vie-ci, y compris notre propre corps, restera derrière nous. Tout ce que nous pourrons emporter avec nous de cette vie à la suivante ce sont les empreintes des actions positives et négatives que nous avons créées. Si nous ignorons la mort, nous gaspillerons notre vie, car nous travaillerons pour des choses que nous devrons nécessairement laisser derrière nous, créant de nombreuses actions négatives ce faisant, et nous aurons à faire le voyage jusqu’à notre prochaine vie avec rien de plus qu’un lourd fardeau de karma négatif.
Par contre, si nous basons avec réalisme notre vie sur le fait d’être mortel, nous considérerons notre croissance spirituelle comme bien plus importante que les accomplissements de ce monde, et le temps passé dans ce monde sera principalement pour nous l’occasion de cultiver des états d’esprit positifs tels que la patience, l’amour, la compassion et la sagesse. Motivés par ces états d’esprit vertueux, nous effectuerons de nombreuses actions positives, créant par là même la cause de notre bonheur futur. Quand viendra le moment de notre mort, nous serons capables de mourir sans peur ni regret, notre esprit plein de la puissance du karma vertueux que nous avons créé.
Les enseignants kadampas disent qu’il est inutile d’avoir peur lorsque nous sommes sur notre lit de mort, et que c’est quand nous sommes jeunes qu’il convient d’avoir peur de la mort. La plupart des gens font l’inverse. Quand ils sont jeunes, ils pensent « Je ne mourrai pas », et ils vivent de manière imprudente sans se préoccuper de la mort, mais quand vient la mort ils sont terrifiés. Si dès à présent nous nous mettons à avoir peur de la mort, nous utiliserons notre vie de manière sensée en accomplissant des actions vertueuses et en évitant les actions non vertueuses, créant ainsi la cause d’une renaissance heureuse. Quand la mort s’approchera, nous nous sentirons comme un enfant qui retourne chez ses parents et nous mourrons dans la joie, sans avoir peur. Nous serons comme Longdöl Lama, un maître bouddhiste tibétain, qui vécut très vieux. Lorsque la mort s’approcha, il était rempli de joie. Les gens lui demandèrent pourquoi il était si heureux et il répondit : « Si je meurs ce matin, je renaîtrai ce soir dans un pays pur. Ma prochaine vie sera bien supérieure à celle-ci. » Longdöl Lama s’était soigneusement préparé à la mort et avait choisi l’endroit précis de sa renaissance. Si nous utilisons notre vie pour pratiquer le dharma avec pureté, nous pourrons faire de même.
Bien qu’intellectuellement nous sachions tous que nous allons mourir un jour, nous sommes généralement si peu disposés à penser à notre mort que ce savoir ne touche pas notre cœur. Alors nous vivons notre vie comme si nous allions rester pour toujours dans ce monde. En résultat, les choses de ce monde – telles que les biens matériels, la réputation, la popularité et les plaisirs des sens – deviennent d’une importance primordiale, si bien que nous consacrons presque tout notre temps et toute notre énergie pour les obtenir, et nous commettons aussi de nombreuses actions négatives pour les obtenir. Nous sommes tellement préoccupés par ce qui concerne cette vie qu’il n’y a que peu de place dans notre esprit pour une pratique spirituelle authentique. Quand la mort finalement arrive, nous nous rendons compte qu’après avoir ignoré la mort toute notre vie nous n’y sommes pas du tout préparés.
Qu’est-ce que la mort ? La mort est la cessation de la connexion entre notre esprit et notre corps. La plupart des gens croient que la mort a lieu lorsque le cœur cesse de battre, mais ceci ne veut pas dire que la personne est morte, car son esprit subtil peut encore être dans son corps. La mort se produit quand la conscience subtile quitte finalement le corps pour aller vers la prochaine vie. Notre corps est comme une auberge et notre esprit comme un hôte. Lorsque nous mourons, notre esprit doit quitter ce corps pour entrer dans le corps de notre prochaine renaissance, comme le fait un hôte qui quitte une auberge pour aller vers la suivante.
L’esprit n’est ni physique, ni un sous-produit d’un processus purement physique, mais c’est un continuum sans forme qui est une entité séparée du corps. Lorsque le corps se désintègre au moment de la mort, l’esprit ne cesse pas. Bien que notre esprit conscient superficiel cesse, il le fait en se dissolvant dans un niveau de conscience plus profond, l’esprit très subtil, et le continuum de l’esprit très subtil n’a ni commencement ni fin. C’est cet esprit qui, une fois entièrement purifié, se transforme en l’esprit omniscient d’un bouddha.
« Bouddha » est le terme sanscrit pour « Être Éveillé » – quelqu’un qui s’est éveillé du sommeil de l’ignorance et qui n’est plus dans le rêve des apparences fallacieuses. Depuis des temps sans commencement les êtres sensibles, y compris nous-mêmes, ont été piégés dans le cauchemar du samsara parce que nous ne nous sommes jamais réveillés du sommeil de l’ignorance, car nous ne réalisons pas que toutes nos souffrances ne sont que la création de notre propre esprit confus. C’est seulement en obtenant les réalisations des enseignements de Bouddha, appelés le « dharma », que nous pourrons nous réveiller de cette souffrance samsarique semblable au rêve. Ces réalisations sont notre réelle protection intérieure contre la souffrance. Ceux qui ont obtenu des réalisations du dharma forment la « sangha », qui est la communauté spirituelle qui nous aide dans notre pratique spirituelle et nous donne le bon exemple. Étant donné qu’ils sont si précieux, Bouddha, le dharma et la sangha sont appelés les « trois joyaux ».
Bouddha a dit que chaque action une fois accomplie laisse une empreinte sur notre esprit très subtil et que chaque empreinte donne finalement naissance à son propre effet. Notre esprit est comme un champ et les actions que nous accomplissons sont comme des graines que nous y semons. Les actions vertueuses, ou positives, sèment les graines du bonheur futur et les actions non vertueuses, ou négatives, celles de la souffrance future. Les graines que nous avons semées par le passé sommeillent dans notre esprit jusqu’à ce que les conditions nécessaires à leur maturation soient réunies. Dans certains cas, un grand nombre de vies peuvent séparer l’action initiale de son effet.
Les graines qui mûrissent lorsque nous mourons sont très importantes parce qu’elles déterminent la sorte de renaissance que nous allons prendre. La graine qui mûrit au moment de la mort dépend de l’état d’esprit dans lequel nous mourons. Si nous mourons avec un esprit en paix, cela stimulera une graine vertueuse et nous aurons une renaissance heureuse, mais si nous mourons avec un esprit perturbé, en étant en colère par exemple, cela stimulera une graine non vertueuse et nous aurons une renaissance malheureuse. Cela ressemble à la manière dont les cauchemars se produisent à partir de l’état d’esprit agité que nous avons juste avant de nous endormir.
Cette analogie avec l’endormissement n’est pas accidentelle, car le processus du sommeil, du rêve et du réveil ressemble de très près au processus de la mort, de l’état intermédiaire et de la renaissance. En nous endormant, les vents d’énergie intérieurs qui soutiennent nos esprits grossiers se rassemblent et se dissolvent vers l’intérieur. En conséquence de quoi, notre esprit devient progressivement de plus en plus subtil jusqu’à ce qu’il se transforme en l’esprit très subtil de la claire lumière du sommeil. Tant que la claire lumière du sommeil se manifeste, notre sommes plongés dans un sommeil profond et, pour les autres, nous ressemblons à un mort. Lorsqu’elle cesse, notre esprit devient progressivement de plus en plus grossier et nous passons par les différents niveaux de l’état de rêve. Finalement, il y a rétablissement du pouvoir normal de notre mémoire et de notre contrôle mental et nous nous réveillons. À ce moment-là, le monde du rêve disparaît et le monde ordinaire de notre état de veille apparaît.
Un processus très similaire se produit quand nous mourons. Lorsque nous mourons, nos vents d’énergie se dissolvent vers l’intérieur et notre esprit devient progressivement de plus en plus subtil jusqu’à ce que l’esprit très subtil de la claire lumière de la mort se manifeste. L’expérience de la claire lumière de la mort ressemble beaucoup à celle du sommeil profond. Après que la claire lumière de la mort a cessé, nous faisons l’expérience des étapes de l’état intermédiaire, ou « bardo » en tibétain, état semblable au rêve, qui se produit entre la mort et la renaissance. Après quelques jours ou quelques semaines, l’état intermédiaire se termine et nous renaissons. De même que le monde du rêve disparaît quand nous nous réveillons et qu’il fait place au monde de l’état de veille, les apparences de l’état intermédiaire cessent lorsque nous prenons une nouvelle naissance et le monde de notre nouvelle vie apparaît.
La seule différence significative entre le processus du sommeil, du rêve et du réveil, et celui de la mort, de l’état intermédiaire et de la renaissance est que, après que la claire lumière du sommeil a cessé, la connexion entre notre esprit et notre corps actuel reste intacte, alors qu’après la claire lumière de la mort cette relation est rompue.
Pendant que nous sommes dans l’état intermédiaire, nous avons différentes visions qui proviennent des graines karmiques qui ont été activées immédiatement avant la mort. Si des graines négatives sont activées les visions seront cauchemardesques, mais si les graines sont positives, les visions seront surtout agréables. Dans les deux cas, une fois que les graines karmiques ont suffisamment mûri, elles entraînent une renaissance dans un des règnes inférieurs ou supérieurs du samsara.
Quand nous pensons à la mort, nous avons tendance à penser que c’est quelque chose qui arrive aux autres, mais en réalité, bien sûr, tôt ou tard, nous aurons aussi à mourir. Le moment de la mort est tout à fait incertain, il n’y a aucune garantie que nous ne mourions pas aujourd’hui. Quand nous comprenons avec clarté l’existence de nos vies futures en contemplant attentivement l’explication donnée ci-dessus, nous allons réaliser que les vies futures sont sans fin. Nous verrons alors que le bonheur de nos vies futures est bien plus important que celui de cette vie, et que la souffrance de nos vies futures est bien pire. Quelle que soit la quantité de souffrance éprouvée dans cette vie, ce n’est que la souffrance d’une seule vie et sa durée est très brève – comme un rêve qui passe rapidement. Par contre, puisque nos vies futures sont innombrables, la souffrance potentielle de ces vies est illimitée, et si nous ne faisons rien maintenant pour empêcher notre souffrance future, celle-ci sera pour toujours. Après de profondes réflexions, nous reconnaîtrons l’importance qu’il y a de ne pas gaspiller notre précieuse vie humaine et de nous engager dans les pratiques spirituelles qui vont nous préparer à la mort.
Tous les êtres vivants ont deux désirs fondamentaux – être tout le temps heureux et être complètement libérés de la souffrance et des problèmes. Nous pouvons accomplir ces désirs en suivant les instructions présentées dans ce livre. En pratiquant ces instructions avec sincérité, nous pouvons transcender notre vie ordinaire et faire d’authentiques progrès spirituels, et nous pouvons même atteindre l’état le plus élevé, la pleine illumination. Si, de plus, nous utilisons ces instructions au moment de la mort, nous allons mourir dans la joie et connaître un bonheur permanent dans toutes nos vies
